Avant de parler, il faut parfois courir
Je ne sais pas non plus, mon cher Vincent L., ce que les gens imaginent lorsque je leur dis que je travaille dans l’éducation spécialisée.
Peut-être des bureaux, des réunions, des rapports, des entretiens, des projets personnalisés, des décisions difficiles.
Ou peut-être, pour certains, l'image d'un éducateur à la Pascal le Grand Frère, arrivant sur un terrain compliqué pour remettre tout le monde dans le droit chemin en quelques jours, entre deux séances de sport et trois grandes leçons de vie.
Peut-être des bureaux, des réunions, des rapports, des entretiens, des projets personnalisés, des décisions difficiles.
Ou peut-être, pour certains, l'image d'un éducateur à la Pascal le Grand Frère, arrivant sur un terrain compliqué pour remettre tout le monde dans le droit chemin en quelques jours, entre deux séances de sport et trois grandes leçons de vie.
La réalité est évidemment beaucoup moins spectaculaire.
Elle est faite de temps long, de répétitions, de doutes, de petits progrès, de retours en arrière et de relations qui se construisent parfois très lentement.
Et tout cela existe.
Et tout cela existe.
Mais il existe aussi autre chose.
Un ballon posé au milieu d'un terrain.
Une paire de chaussures de sport.
Un vélo.
Une piscine.
Un sac de frappe.
Un chemin que l'on décide de parcourir ensemble.
Un ballon posé au milieu d'un terrain.
Une paire de chaussures de sport.
Un vélo.
Une piscine.
Un sac de frappe.
Un chemin que l'on décide de parcourir ensemble.
J'ai très souvent choisi le sport comme support dans ma relation avec les jeunes que j'accompagnais.
Pas parce que je pensais que le sport pouvait tout régler.
Et encore moins parce qu'il suffirait de faire courir un jeune pour résoudre ce qui l'avait conduit jusqu'à nous.
Mais parce que le sport permet parfois quelque chose de beaucoup plus simple et de beaucoup plus précieux :
être ensemble sans être obligé de parler.
Pour certains jeunes, la relation avec l'adulte est compliquée avant même que le premier mot soit prononcé.
L'adulte peut représenter l'autorité.
Le contrôle.
La contrainte.
La décision.
Parfois même, simplement, une nouvelle personne à laquelle il faudra apprendre à ne pas faire confiance trop vite.
Pas parce que je pensais que le sport pouvait tout régler.
Et encore moins parce qu'il suffirait de faire courir un jeune pour résoudre ce qui l'avait conduit jusqu'à nous.
Mais parce que le sport permet parfois quelque chose de beaucoup plus simple et de beaucoup plus précieux :
être ensemble sans être obligé de parler.
Pour certains jeunes, la relation avec l'adulte est compliquée avant même que le premier mot soit prononcé.
L'adulte peut représenter l'autorité.
Le contrôle.
La contrainte.
La décision.
Parfois même, simplement, une nouvelle personne à laquelle il faudra apprendre à ne pas faire confiance trop vite.
Alors on peut commencer autrement.
On court.
On marche.
On joue.
On recommence.
Et, presque sans s'en rendre compte, quelque chose se construit.
Il y a un moment où l'éducateur n'est plus seulement celui qui pose des questions.
Il devient celui qui court à côté.
Celui qui attend quand le jeune est en difficulté.
Celui qui accepte de perdre.
Celui qui encourage sans infantiliser.
Celui qui peut dire :
« Là, tu n'y arrives pas encore. On recommence demain. »
Et cette phrase, finalement, dépasse largement le cadre du sport.
Parce que certains jeunes ont connu beaucoup d'échecs.
Des ruptures.
Des abandons.
Des adultes qui n'ont pas tenu parole.
Des situations dans lesquelles ils ont appris très tôt que l'on pouvait perdre, mais rarement que l'on pouvait recommencer.
Le sport introduit une autre logique.
Tu rates.
Tu recommences.
Tu tombes.
Tu te relèves.
Tu n'y arrives pas aujourd'hui.
Cela ne signifie pas que tu n'y arriveras jamais.
Et parfois, cette expérience très concrète vaut davantage qu'un long discours.
Le sport permet aussi de découvrir son corps autrement.
Un corps qui peut avoir été malmené, négligé, exposé, parfois vécu comme une source de conflit ou de honte, peut redevenir progressivement un corps capable de faire.
Courir plus longtemps.
Sauter plus haut.
Nager quelques mètres de plus.
Réussir un geste qui semblait impossible.
Sentir son cœur accélérer et comprendre que l'on peut traverser cet effort.
Découvrir que l'on possède des ressources que l'on ne soupçonnait pas.
Ce ne sont pas de petites choses.
Pour un adolescent qui a longtemps entendu ce qu'il faisait mal, constater ce qu'il est capable de faire peut modifier le regard qu'il porte sur lui-même.
Mais le plus intéressant, à mes yeux, n'est peut-être même pas la performance.
C'est tout ce qui se passe autour.
La frustration.
La colère.
L'envie d'abandonner.
La peur d'être mauvais devant les autres.
La comparaison.
La victoire.
La défaite.
L'injustice ressentie lorsqu'un arbitre se trompe.
La nécessité de respecter une règle que l'on n'a pas choisie.
La nécessité d'attendre son tour.
La possibilité de gagner sans humilier.
De perdre sans se détruire.
De recommencer après un échec.
À cet endroit là, le sport devient un formidable laboratoire éducatif.
La vie y est concentrée.
Et l'éducateur peut travailler sur ce qui vient de se passer, immédiatement, dans le réel.
Pas dans une théorie.
Dans quelque chose que le jeune vient de vivre.
« Qu'est-ce qui s'est passé quand tu as perdu ? »
« Pourquoi tu as voulu partir ? »
« Tu as vu que tu étais capable de continuer malgré ta colère ? »
« Tu te rappelles quand tu pensais ne pas y arriver ? »
Petit à petit, le terrain devient un espace où l'on peut expérimenter autrement.
Et parfois, ce qui a été expérimenté sur un terrain peut finir par être transféré ailleurs.
Dans une classe.
Dans une famille.
Dans une relation.
Dans un conflit.
Dans la manière de supporter une frustration.
Dans la capacité à ne pas abandonner immédiatement.
C'est pour cela que j'ai souvent associé mon métier d'éducateur au sport.
Parce que le sport crée une rencontre différente.
Une rencontre dans laquelle l'éducateur n'est pas seulement celui qui accompagne.
Il est aussi celui qui partage l'effort.
Et cette nuance compte.
Il est difficile de demander à quelqu'un de dépasser ses limites lorsque l'on reste soi-même confortablement installé à côté.
Courir avec un jeune, ce n'est pas lui dire :
« Fais un effort. »
C'est parfois lui dire, sans même avoir besoin de le formuler :
« Je suis là. On le fait ensemble. »
Bien sûr, le sport ne répare pas à lui seul les blessures de l'enfance.
Il ne remplace ni la parole, ni les soins, ni le travail thérapeutique, ni l'accompagnement éducatif.
Mais il peut ouvrir une porte.
Une porte vers le corps.
Vers la confiance.
Vers l'autre.
Vers le plaisir.
Vers la réussite.
Et parfois même vers la parole.
Parce qu'il arrive qu'après avoir couru vingt minutes côte à côte, après avoir partagé une victoire improbable ou une défaite rageante, après avoir simplement vécu quelque chose ensemble, un jeune dise enfin une phrase qu'il n'avait jamais réussi à dire dans un bureau.
Alors on comprend peut-être que notre métier ne consiste pas toujours à trouver les bons mots.
Parfois, il consiste d'abord à trouver le bon endroit pour que les mots puissent apparaître.
Et parfois, cet endroit-là est un terrain de sport.
Un chemin.
Une piste.
Un gymnase.
Ou simplement quelques kilomètres parcourus ensemble.
Et peut-être que c'est cela, finalement, que le sport m'a appris dans mon métier.
On ne demande pas à quelqu'un de courir avant de courir avec lui.
On ne lui demande pas de croire en lui avant de lui avoir donné l'occasion de constater, par lui-même, qu'il en est capable.
On ne lui demande pas de se relever avant d'être resté suffisamment longtemps à ses côtés pour qu'il comprenne qu'une chute n'est pas forcément la fin.
L'éducation spécialisée est faite de ces moments-là.
Des moments parfois minuscules, que personne ne verra dans un rapport.
Un jeune qui revient après avoir voulu abandonner.
Un autre qui accepte enfin de perdre sans tout casser.
Un autre encore qui réussit quelque chose qu'il pensait impossible.
Et puis, un jour, il y a parfois cette phrase :
« Tu viens avec moi ? »
Ce n'est plus l'éducateur qui propose.
C'est le jeune qui invite.
Et à cet instant, le sport n'est plus seulement un support éducatif.
Il est devenu le lieu où une relation a commencé à exister.
C'est peut-être pour cela que je continue de croire à la force de ces médiations.
Parce qu'au fond, nous ne courons jamais seulement après un chrono.
Nous courons parfois après quelque chose de beaucoup plus essentiel : la possibilité, pour un jeune, de se découvrir capable d'avancer.
Et parfois, le premier pas vers cette découverte commence simplement par deux personnes qui courent côte à côte.
On court.
On marche.
On joue.
On recommence.
Et, presque sans s'en rendre compte, quelque chose se construit.
Il y a un moment où l'éducateur n'est plus seulement celui qui pose des questions.
Il devient celui qui court à côté.
Celui qui attend quand le jeune est en difficulté.
Celui qui accepte de perdre.
Celui qui encourage sans infantiliser.
Celui qui peut dire :
« Là, tu n'y arrives pas encore. On recommence demain. »
Et cette phrase, finalement, dépasse largement le cadre du sport.
Parce que certains jeunes ont connu beaucoup d'échecs.
Des ruptures.
Des abandons.
Des adultes qui n'ont pas tenu parole.
Des situations dans lesquelles ils ont appris très tôt que l'on pouvait perdre, mais rarement que l'on pouvait recommencer.
Le sport introduit une autre logique.
Tu rates.
Tu recommences.
Tu tombes.
Tu te relèves.
Tu n'y arrives pas aujourd'hui.
Cela ne signifie pas que tu n'y arriveras jamais.
Et parfois, cette expérience très concrète vaut davantage qu'un long discours.
Le sport permet aussi de découvrir son corps autrement.
Un corps qui peut avoir été malmené, négligé, exposé, parfois vécu comme une source de conflit ou de honte, peut redevenir progressivement un corps capable de faire.
Courir plus longtemps.
Sauter plus haut.
Nager quelques mètres de plus.
Réussir un geste qui semblait impossible.
Sentir son cœur accélérer et comprendre que l'on peut traverser cet effort.
Découvrir que l'on possède des ressources que l'on ne soupçonnait pas.
Ce ne sont pas de petites choses.
Pour un adolescent qui a longtemps entendu ce qu'il faisait mal, constater ce qu'il est capable de faire peut modifier le regard qu'il porte sur lui-même.
Mais le plus intéressant, à mes yeux, n'est peut-être même pas la performance.
C'est tout ce qui se passe autour.
La frustration.
La colère.
L'envie d'abandonner.
La peur d'être mauvais devant les autres.
La comparaison.
La victoire.
La défaite.
L'injustice ressentie lorsqu'un arbitre se trompe.
La nécessité de respecter une règle que l'on n'a pas choisie.
La nécessité d'attendre son tour.
La possibilité de gagner sans humilier.
De perdre sans se détruire.
De recommencer après un échec.
À cet endroit là, le sport devient un formidable laboratoire éducatif.
La vie y est concentrée.
Et l'éducateur peut travailler sur ce qui vient de se passer, immédiatement, dans le réel.
Pas dans une théorie.
Dans quelque chose que le jeune vient de vivre.
« Qu'est-ce qui s'est passé quand tu as perdu ? »
« Pourquoi tu as voulu partir ? »
« Tu as vu que tu étais capable de continuer malgré ta colère ? »
« Tu te rappelles quand tu pensais ne pas y arriver ? »
Petit à petit, le terrain devient un espace où l'on peut expérimenter autrement.
Et parfois, ce qui a été expérimenté sur un terrain peut finir par être transféré ailleurs.
Dans une classe.
Dans une famille.
Dans une relation.
Dans un conflit.
Dans la manière de supporter une frustration.
Dans la capacité à ne pas abandonner immédiatement.
C'est pour cela que j'ai souvent associé mon métier d'éducateur au sport.
Parce que le sport crée une rencontre différente.
Une rencontre dans laquelle l'éducateur n'est pas seulement celui qui accompagne.
Il est aussi celui qui partage l'effort.
Et cette nuance compte.
Il est difficile de demander à quelqu'un de dépasser ses limites lorsque l'on reste soi-même confortablement installé à côté.
Courir avec un jeune, ce n'est pas lui dire :
« Fais un effort. »
C'est parfois lui dire, sans même avoir besoin de le formuler :
« Je suis là. On le fait ensemble. »
Bien sûr, le sport ne répare pas à lui seul les blessures de l'enfance.
Il ne remplace ni la parole, ni les soins, ni le travail thérapeutique, ni l'accompagnement éducatif.
Mais il peut ouvrir une porte.
Une porte vers le corps.
Vers la confiance.
Vers l'autre.
Vers le plaisir.
Vers la réussite.
Et parfois même vers la parole.
Parce qu'il arrive qu'après avoir couru vingt minutes côte à côte, après avoir partagé une victoire improbable ou une défaite rageante, après avoir simplement vécu quelque chose ensemble, un jeune dise enfin une phrase qu'il n'avait jamais réussi à dire dans un bureau.
Alors on comprend peut-être que notre métier ne consiste pas toujours à trouver les bons mots.
Parfois, il consiste d'abord à trouver le bon endroit pour que les mots puissent apparaître.
Et parfois, cet endroit-là est un terrain de sport.
Un chemin.
Une piste.
Un gymnase.
Ou simplement quelques kilomètres parcourus ensemble.
Et peut-être que c'est cela, finalement, que le sport m'a appris dans mon métier.
On ne demande pas à quelqu'un de courir avant de courir avec lui.
On ne lui demande pas de croire en lui avant de lui avoir donné l'occasion de constater, par lui-même, qu'il en est capable.
On ne lui demande pas de se relever avant d'être resté suffisamment longtemps à ses côtés pour qu'il comprenne qu'une chute n'est pas forcément la fin.
L'éducation spécialisée est faite de ces moments-là.
Des moments parfois minuscules, que personne ne verra dans un rapport.
Un jeune qui revient après avoir voulu abandonner.
Un autre qui accepte enfin de perdre sans tout casser.
Un autre encore qui réussit quelque chose qu'il pensait impossible.
Et puis, un jour, il y a parfois cette phrase :
« Tu viens avec moi ? »
Ce n'est plus l'éducateur qui propose.
C'est le jeune qui invite.
Et à cet instant, le sport n'est plus seulement un support éducatif.
Il est devenu le lieu où une relation a commencé à exister.
C'est peut-être pour cela que je continue de croire à la force de ces médiations.
Parce qu'au fond, nous ne courons jamais seulement après un chrono.
Nous courons parfois après quelque chose de beaucoup plus essentiel : la possibilité, pour un jeune, de se découvrir capable d'avancer.
Et parfois, le premier pas vers cette découverte commence simplement par deux personnes qui courent côte à côte.
Christophe B., Service Educatif de Jour